Guerre civile en Angleterre

GB 84, une guerre oubliée

9 nov. 2009 Jacques Becker

En mars 1984 s'engage un bras de fer entre le syndicat national des mineurs et Tatcher. David Peace fait l'histoire du plus grand conflit social anglais de l'après-guerre

Qui s'en souvient ? Qui se souvient que de mars 1984 à avril 1985 l'Angleterre a pratiquement connu une guerre civile entre le gouvernement conservateur de Margaret Tatcher et le syndicat national des mineurs ?

Dame de fer vs Scargill

En mars 1984 débute un conflit entre le puissant syndicat national des mineurs anglais (National Union Of Mineworkers) dirigé par Arthur Scargill et la « dame de fer », l'ultra libérale Magaret Tatcher. Le gouvernement conservateur veut fermer plusieurs mines ce qui aurait pour conséquence le licenciement de 20 000 mineurs. Il s'ensuit un conflit brutal où tous les coups sont permis.

David Peace, auteur reconnu de polars tels que 1974, 1977, 1980, la tétralogie du Yorkshire, romans autour de l'éventreur du Yorkshire, brosse un sombre tableau d'un conflit social majeur qui verra 187 000 mineurs se mettre en grève pendant un an. Le livre est une somme d'histoires imbriquées qui s'opposent, se complètent, se chevauchent. Il y a l'histoire selon le point de vue de deux mineurs en grève, de celui du bras droit d'Arthur Scargill, du chauffeur de l'homme-lige de Tatcher, d'un mercenaire-truand utilisé par les services secrets.

Du coté des mineurs

L'histoire vue du coté des mineurs grévistes est terrifiante. Tatcher, qui ne veut pas subir le même sort qu'Edward Heath, 1er ministre conservateur poussé à la démission en 1974 par le syndicat des mineurs, a tout prévu. La police est sur le pied de guerre, les services spéciaux à l'œuvre. Chaque jour les mineurs des piquets de grève tentent d'empêcher les jaunes d'aller travailler. Chaque jour l'armada policière à pied, en voiture, à cheval les charge violemment et les disperse. Petit à petit, les économies s'épuisent, la solidarité s'essouffle, les soutiens prévus se défilent. Bagarres, coups de matraque, passages à tabac, intimidations, provocations, dents cassées, cotes brisées, blessés, morts. La défaite est au bout du combat.

Du coté du syndicat

Le syndicat se voit poursuivi en justice, traqué par les médias qui transforment en héros les mineurs, les jaunes, qui acceptent de travailler. Les conservateurs et les tribunaux à leur solde poursuivent le syndicat et coupent ses sources de financement ce qui l'oblige à aller chercher des fonds en Lybie. Mais le voyage du bras droit de Scargill du coté de chez Kadhafi est révélé par la presse, une presse bien informée car le syndicat est infiltré par des agents du MI5 et des responsables syndicaux que l'on fait chanter.

Milices, médias, violence

GB 1984 décrit aussi la formation de milices privées qui travaillent conjointement avec la police et les services secrets pour déstabiliser le syndicat des mineurs et l'intense activité de lobbying et de mise en scène à l'intention de médias complaisants de l'envoyé spécial de Tatcher. Le récit est haletant, suffocant, effrayant. La violence sociale, de classe, est à son plus haut niveau. Si elle n'avait pas vaincu, Tatcher n'aurait jamais pu mettre en œuvre sa politique de dérégulation qui a abouti au « socialisme » à la mode Blair.

Styles

D'un point de vue stylistique, l'ouvrage se rapproche de White Jazz de James Ellroy, auteur admiré par Peace. On peut d'ailleurs rapprocher la tétralogie du Yorkshire du quatuor de Los Angeles d'Ellroy pour leur écriture coup de poing, leurs héros désabusés et la description de la société déliquescente dans laquelle ils évoluent. Peace revendique l'influence d'Ellroy mais curieusement ni l'un ni l'autre ne font référence à leur prédécesseur dans cet exercice de copier/coller, de désorganisation littéraire organisée, l'inventeur du cut-up, William Burroughs (Le Festin Nu, La Machine Molle). Le choix de cette stylistique particulière fait que le roman de Peace est déroutant, difficile à lire car soit l'on lit le livre tel quel dans sa continuité en tentant de reconstituer le fil narratif éclaté, soit on peut tenter de suivre chaque histoire indépendamment au risque de perdre de vue l'ensemble mais c'est le prix à payer pour se plonger dans ce drame intense.

Car GB 84 est un livre fort dont on ne sort pas indemne. Vies brisées, goût amer de la défaite, arrogance des vainqueurs, humiliation des vaincus. Peace a quitté l'Angleterre après 1984 et vit désormais au Japon avec sa femme et écrit maintenant sur son pays d'adoption. Il faut lire GB 1984 pour comprendre la différence essentielle entre la France et l'Angleterre car comme le dit Peace : « C'est extraordinaire en France qu'après les manifestations de ces derniers jours (2006, manifestations anti-CPE), le gouvernement ait changé ses projets. Nos médias trouvent ça stupéfiant. Pour la guerre en Irak, des milliers de gens étaient dans la rue et le gouvernement n'a pas changé pour autant de cap, car en Angleterre, si on change, on est faible, comme disait Tatcher… et pourtant on est en démocratie ! » (interview).

GB 1984

David Peace

Éditions Rivage 2006

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